Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis

Abolir la prostitution ? Non :
Abolir le proxénétisme

Actes du Colloque organisé par le 9 décembre 2005 par le Nid Strasbourg1.
(À paraître)

date de rédaction : 10/10/2006
date de publication : 10/10/2006
mise en ligne : 06/11/2006
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10 Octobre 2006 2

Je souhaite dans ce texte expliciter les raisons pour lesquelles je considère que l ‘abolitionnisme du XXI ème siècle doit s’assigner comme projet politique, non pas de revendiquer l’abolition de ce que l’on a coutume de nommer, sans trop de précision, « la prostitution », mais l’abolition du « proxénétisme ».

Mais auparavant, je souhaite présenter le constat que je fais de la situation politique actuelle de ce que l’on a coutume de nommer, sans trop de précision : « l’abolitionnisme », et plaider pour la nécessité d’une théorie abolitionniste.

Dès lors que la Convention du 2 décembre 1949 3 « pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui » - dernière convention dite abolitionniste - a disparu du droit international, plus aucun état au monde ne se réfère plus - ni philosophiquement, ni politiquement parlant - à l’abolitionnisme, tel que conçu - faut-il le rappeler ? - il y a plus d’un demi-siècle.
Ce constat concerne les États qui l’avaient ratifiée, mais bien évidemment aussi tous les autres.

Dès lors que cette Convention n’est plus le référent des politiques nationales des États dits abolitionnistes, ce que l’on a coutume de nommer « la communauté internationale » - c’est-à-dire le consensus minimum qui lie les États de la planète - a abandonné ce qui en faisait son fondement à savoir le principe même de ce que l’on a coutume de nommer  - sans plus de précisions - :« le proxénétisme ».
Plus précisément, et beaucoup plus limitativement, ce que les États ont abandonné, c’est le principe de la  « punition » - puisque tel est le terme employé - « de toute personne qui, pour satisfaire les passions d’autrui » :
1. « Embauche, entraîne ou détourne en vue de la prostitution une autre personne, même consentante ; »
2. « Exploite la prostitution d’une autre personne, même consentante. » (Article 1)
Ils ont en outre abandonné le principe de la « punition de toute personne qui » :
1. « Tient, dirige ou, sciemment, finance ou contribue à fiancer une maison de prostitution » ;
2. « Donne ou prend sciemment en location, en tout ou en partie, un immeuble ou un autre lieu aux fins de la prostitution d’autrui. » (Article 2)

En conséquence, le principe même de la « punition » de certaines des modalités de « l’exploitation de la prostitution d’autrui » - le terme de proxénétisme lui-même n’étant pas employé - n’est plus, même tel que fort limitativement défini en 1949, au plan international, condamné. Dès lors, la mise sur le marché des sexes, des corps, des êtres humains est légitimée 4 et la permanence du principe de la condamnation pénale du proxénétisme dans les droits nationaux des États qui avaient ratifié la convention de 1949 doit être considérée comme une survivance qui n’est plus ni juridiquement, ni politiquement signifiante.

Sur cette table rase, tout un corpus de textes de droit international, interrégionaux, nationaux, centrés sur « la traite des êtres humains » 5entérine cette nouvelle donne tandis que tout un ensemble de concepts se sont progressivement substitués aux concepts abolitionnistes : offre, demande, commerce, traite, trafic, pays de destination, d’origine, ‘émetteurs’, de transit, vente6….

Si l’on me suit sur ce constat, il faut alors conclure que l’abolitionnisme politique a aujourd’hui échoué, puisqu’il n’a pas pu, n’a pas su, n’a pas voulu contrecarrer les dites politiques d’ores et déjà mises en oeuvre.

Je considère donc que l’abolitionnisme politique doit donc reconnaître son échec actuel, admettre sa gravité, s’interroger sur ses raisons et se donner les moyens d’y remédier.

Je précise que si l’échec politique de l’abolitionnisme politique m’apparaît aujourd’hui patent, la pensée abolitionniste, elle a, ces dernières années, commencé à procéder à d’importantes remises en cause et avancées, à la mesure - il est vrai - des attaques dont il a été l’objet, comme des avancées et des victoires incontestables obtenues politiquement par ses adversaires.

Je considère cependant que ce renouvellement de la pensée abolitionniste est insuffisant et est porteur de trop de limites et d’ambiguïtés.

Analyser politiquement cette réalité demande une lucidité politique dont je ne méconnais pas les difficultés ; elle n’en est pas moins un préalable nécessaire à la reprise nécessaire de l’offensive politique abolitionniste.

Reconnaître enfin que ce sont les féministes qui ont mené et qui mènent encore à ce jour l’essentiel de la bataille politique et idéologique fait aussi partie de cette nécessaire lucidité ; refuser fermement ce qualificatif à des personnes qui défendent le système proxénète aussi. 

À cet égard, il ne paraît pas superflu de rappeler que la domination sexuelle est la première de toutes les dominations, qu’elle est le fondement sur lequel toutes les autres se sont bâties - toute analyse qui en ferait abstraction contribue à la perpétuer - et que le concept d’ « égalité » entre hommes et femmes a été fondé sur le socle de l’évidence du bien-fondé de l’universalisme masculin - en d’autres termes : le patriarcat - et le perpétue.

Je considère - assez banalement d’ailleurs -  qu’il n’y a pas de projet politique sans pensée politique, et qu’il n’y a pas de pensée politique sans théorie préalable.

Cependant, pour éviter toute difficulté qui pourrait naître concernant l’emploi de ce mot, je précise que j’emploie le mot « théorie » 7 dans une signification toute simple, à savoir qu’il s’agit, au plan politique, d’une organisation de la pensée qui met en relation et, si possible, explique, une analyse générale avec d’autres analyses particulières qui dépendent de la première. Cette « théorie abolitionniste » que j’appelle de mes vœux implique tout à la fois de critiquer les concepts anciens, mais aussi les concepts libéraux qui se sont substitués aux concepts abolitionnistes du XX ème siècle et de proposer de nouveaux concepts abolitionnistes pour le XXI ème siècle.

Là encore, j’emploie le mot de « concept » dans une signification assez simple, à savoir : l’outil qui permet cette organisation opératoire de la pensée, et/ou l’élaboration intelligible du champ théorique préalablement défini. Mais ce n’est que resitué dans la théorie - et les valeurs au sein desquels elle s’inscrit - qui lui donne son sens qu’un concept est opératoire.  

Pour moi donc, une théorie, loin d’être un asservissement, est nécessaire à toute pensée [de la domination] car elle a pour tâche de comprendre et expliquer les systèmes d’organisation du réel. À l’opposé du dogmatisme, une théorie est un processus jamais achevé, toujours critiquable. Plus encore, c’est parce qu’une théorie est affirmée qu’elle peut être remise en cause et elle le sera d’autant plus aisément et efficacement qu’elle aura été plus clairement justifiée.

Ceci posé, il m’apparaît important dès lors d’affirmer que nombre des débats d’opinion - aussi utiles aient-ils pu être - qui ont eu lieu depuis plusieurs années et qui se poursuivent, ne me semble plus de mise. La question n’est plus - et depuis longtemps - de savoir, par exemple, ce que chacun-e d’entre nous pensons  de « la prostitution », mais de débattre des fondements mêmes des politiques d’ores et déjà mises en œuvre. Faute de quoi, ces politiques poursuivront, sans être inquiétées, tranquillement leur chemin, tandis que les discussions, sans prise sur le politique, se poursuivront sans produire d’effets. Dans la suite du raisonnement, être conscient-e – faute, là encore, de ne pas être dans le réel - de la nécessité de se situer par rapport aux termes mêmes juridiquement et politiquement employés m’apparaît fondamental.

Le principal enjeu politique pour les tenants du système proxénète étant, en effet, pour le faire disparaître, de le banaliser, il est, pour un-e abolitionniste, de la plus grande importance de ne pas participer au processus de dissolution de sa spécificité dans une multiplicité d’autres concepts.

Considérant, pour ma part - et ce depuis longtemps - que la manipulation du langage, la programmation calculée de la confusion des concepts sont au cœur du projet libéral proxénète, la question de la rigueur dans l’emploi du vocabulaire et donc des concepts employés doit être, pour moi, au cœur du nouveau projet politique abolitionniste.

Je vais tenter maintenant de justifier devant vous le bien-fondé de la revendication qui est devenue la mienne aujourd’hui, à savoir que l’abolitionnisme doit s’assigner comme projet politique de lutter non plus pour « l’abolition de la prostitution », mais « l’abolition du proxénétisme ».

Je me suis effectivement rendue progressivement compte que le terme de « prostitution » n’était pas approprié pour permettre une politique abolitionniste conséquente. Pourquoi ?
Le terme générique de « prostitution » ne permet pas - en tout état de cause, historiquement il ne l’a pas permis 8 - de dissocier les personnes qui ont été transformées en personnes « prostituées » et qui, pour certaines seulement, sont qualifiées comme telles -  :  

a) De ceux que l’on nomme encore dans une terminologie toute fonctionnelle, non pénale, non criminelle du terme et donc inappropriée : « les clients ».
C’est-à-dire de ceux qui ont - de fait et de droit - un droit d’usage encore considéré comme légitime du sexe et/ou du corps d’autres personnes et qui tirent donc un profit de leur asservissement.

b) De ceux et dans une moindre mesure de celles qui, dans le but d’en tirer un profit,  organisent les conditions de cet échange marchand, c’est-à-dire les proxénètes.
C’est-à-dire de ceux qui sont les maîtres d’œuvre, les concepteurs, les principaux bénéficiaires du système de domination qui s’intitule : « le proxénétisme ».

c) Des instances politiques nationales qui créent les conditions politiques et économiques de ces échanges sexuels marchands.
C’est-à-dire des États qui édictent des lois qui régulent et donc légitiment et cautionnent le principe même de cet échange marchand d’êtres humains.

À cet égard, à l’instar de l’esclavage, les États sont les premiers responsables de l’existence même du proxénétisme. Dès lors, non seulement les abolitionnistes ne peuvent penser dans les mêmes termes qu’eux,9 mais, plus encore, une pensée qui ne critique pas l’État - et a fortiori qui le justifie - ne peut être considérée comme abolitionniste.

Il importe ici d’attirer l’attention sur le fait que les profits que l’État tire de la légitimation de ce système de domination ne sont pas que financiers : ils sont aussi, et sans doute avant tout, politiques : ce droit de l’homme aux femmes [prostituées] 10incarne, concrétise, symbolise, légitime la domination de la moitié de la population - les hommes - sur l’autre moitié, les femmes. Il n’est pas donc pas inutile, compte tenu de ce gigantesque angle aveugle de l’analyse, d’attirer l’attention sur les conséquences - notamment en termes de répartition mondiale des richesses et du pouvoir - de la quasi-absence de toute pensée de la domination masculine dans les analyses de la mondialisation [alter mondialistes et anti-mondialistes inclus].  

d) Des instances politiques et économiques internationales qui ont cautionné ces droits historiques des hommes sur les femmes et n’ont jamais condamné le principe même du proxénétisme.
C’est-à-dire des instances de régulation du commerce mondial : OMC notamment ; mais aussi de  l’ONU et des organismes politiques internationaux qui dépendent peu ou prou de lui : BIT notamment ; et enfin, de ceux qui, pour ne pas en dépendre, n’en utilisent pas moins, peu ou prou, nombre de ses concepts : Amnesty International, Human’s rights Watch, FIDH…

Ainsi, si, depuis des temps immémoriaux, le terme de « prostitution » a pu être utilisé sans que cette distinction entre les victimes de « la prostitution » et ceux et celles qui  vivent des revenus que le système proxénète génère, ne soit même posée, c’est que ce terme n’est pas approprié, qu’il n’est donc pas un ’concept’ et n’est pas légitime. 11

Il faut donc en tirer la conclusion qu’il doit disparaître, tandis qu’un nouveau concept doit lui être substitué. Je propose celui de « proxénétisme » qui, seul, pose au cœur de l’analyse le système de domination qui légitime et mets en œuvre l’appropriation sexuelle des êtres pour le profit de tant d’autres. L’emploi de ce concept - considéré comme un système de domination - pose cependant un problème, à savoir qu’il doit se différencier, se substituer à  son emploi fort limitativement défini dans certains pays [la France, par exemple] par le droit pénal. Cette réserve posée sur laquelle il faudra revenir, 12 je maintiens la nécessité de l’emploi du concept d’ « abolition du proxénétisme ».   

Ce changement de concept : de « la prostitution » au « proxénétisme » n’est pas secondaire : il implique une nouvelle pensée de l’ensemble du système et ne permet donc plus demi-mesures, ajouts, rafistolages. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, dans le cadre de cette nouvelle analyse, le nécessaire principe de la condamnation des « clients » s’avère tout à fait insuffisant puisqu’il ne touche pas au principe qui permet que des « clients » existent, c’est-à-dire le proxénétisme.

Je vais ici attirer l’attention sur le fait que jusqu’alors, dans le grand texte historique codifiant ce que l’on a coutume de nommer « les droits de l’homme », pas plus que dans la convention - dite abolitionniste - de 1949, le proxénétisme n’a jamais été en tant que tel condamné. Et que sa légitimité est donc, à ce jour, toujours reconnue.13 Enfin, j’aborderai rapidement la question de la politique Suédoise au regard de ses concepts parce qu’elle nous permet de voir en quoi le principe de la pénalisation des clients a pu être adopté concomitamment avec la construction du système libéral proxénète.

1) La déclaration dite « universelle » des droits de l’homme du 1948 ne condamne pas le principe du proxénétisme ; elle en reconnaît donc la légitimité.

Pour mieux en comprendre les raisons, il faut tout d’abord affirmer que son article 1 qui affirme que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » n’est pas politiquement juste : les femmes ne « naissent » pas dans le monde tel qu’historiquement constitué, comme des individu-es libres et égales aux hommes.  

Certes, les femmes sont ontologiquement des personnes humaines et, à ce titre, peuvent être considérées, à l’instar des hommes, comme « libres » à la naissance ; au même titre que les hommes, elles ne sont - pour aller vite - ni des animaux, ni des choses et même dans les situations de pires sujétions, elles ne perdent pas, pas plus que les hommes, cette qualité. Mais ceci posé, il importe d’interpréter cet article à la lumière de l’histoire, laquelle a non seulement créé les femmes dominées par les hommes, mais a plus encore, codifié cette domination. L’une des meilleures illustrations de cette réalité pourrait être que cette déclaration n’affirme pas que « les hommes et les femmes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

Plus encore, en reconnaissant dans son article 16, alinéa 3, que « la famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’État », cette déclaration reconnaît par là même tous les pouvoirs, tous les droits accordés aux chefs de famille sur ceux et celles qui y ont été subsumées et y ont perdu leur individualité.

Cette déclaration  des droits de l’homme - justement nommée - de 1948 garantit donc aux hommes, dont le statut de chef de famille est entériné, les pouvoirs que l’histoire leur a conférés par le droit dans le cadre de « la famille ». La domination patriarcale - le plus ancien système de domination, antérieure à la création de la démocratie et plus encore du capitalisme - a donc été reconnue comme partie intégrante de la philosophie des « droits de l’homme ». 14

Parmi ces pouvoirs masculins, codifiés par les codes civils, pénaux, religieux, de la famille, de statut personnel, coutumier figure à la fois le droit pour les hommes d’avoir accès aux sexes de leurs épouses légitimes mais aussi à celui des personnes dites prostituées. C’est ainsi que, loin d’opposer l’institution du « mariage » et celle de « la prostitution » - et plus encore [ce que l’on peut encore lire], d’invalider la domination prostitutionnelle au nom de la domination masculine inhérente à l’institution du mariage - ces deux institutions, chacune, pour leur part, organisent la domination sexuelle des femmes. L’institution du mariage et le proxénétisme sont des manifestations de cette appropriation sexuelle des femmes ainsi que l’incarnation de la domination patriarcale.

L’analyse de Stuart Mill concernant l’esclavage peut être - concernant la domination masculine - utilement utilisée en la matière : « En se vendant comme esclave, un homme abdique sa liberté ; après cet acte unique, il renonce à tout usage futur de sa liberté. Il détruit donc dans son propre cas le but même qui justifie la permission de disposer de lui-même. Il n’est plus libre, mais il est désormais dans une position telle qu’on ne peut présumer qu’il ait délibérément choisi d’y rester.  Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de n’être pas libre. Ce n’est pas la liberté que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté. » 15

Il importe de rappeler, à cet égard, que si, dans certains pays, certaines des modalités les plus visibles, les moins aisément défendables de cette domination ont progressivement disparu notamment ces trente dernière années, si certains articles de loi ont été ajoutés permettant aux femmes de dénoncer certaines de ses manifestations les plus scandaleuses, les fondements patriarcaux du droit n’ont pas été en tant que tels remis en cause. Il n’y a jamais eu de révolution féministe, jamais de nuit du 4 août, jamais de décret d’abolition du patriarcat ; incidemment, l’antiféminisme n’a d’autre explication que d’en empêcher l’avènement. Dès lors - et c’est aussi cela qui est en cause, la domination masculine continue de produire ses effets, tandis que le principe même du proxénétisme n’est toujours pas condamné.

2) La convention dite « abolitionniste » de 1949 ne condamne pas non plus le principe même du proxénétisme.

* La convention de 1949 ne nomme pas le proxénétisme.

* La convention de 1949, déjà évoquée dans ce texte, ne considère comme devant être « puni » que certaines conditions de « l’exploit[ation de la prostitution 16d’une autre personne » (Article 1er, alinéa 2).

* La convention de 1949 ne condamne pas le principe même du droit des hommes à « satisfaire leurs passions » (Article 1). Elle entérine donc le droit de ceux que l’on nomme communément aujourd’hui « les clients ».

* La convention de 1949 ne condamne pas non plus le principe même qui considère comme acquis que certaines personnes puissent être légitimement prostituées. Elle entérine donc le fait que les personnes prostituées puissent être régies par un statut spécifique légal dérogatoire au droit commun, et affirme même leur responsabilité en la matière, puisqu’elles sont considérées comme « se livr[ant] à la prostitution »(Article 6). Plus encore, cette convention ne dissocie pas celles qui « se livrent à la prostitution » et celles qui sont « soupçonnées de se livrer à la prostitution» (Article 6). Cette convention entérine donc juridiquement ce que chaque femme sait, à savoir qu’il n’y a pas de  limite ni frontière fixe entre une femme - dite - prostituée et toutes les autres; que dès lors, toutes les femmes sont des prostituées potentielles ; et que le pouvoir du patriarcat consiste notamment à rester en mesure de faire évoluer ces lignes de partage.

3) La politique de l’État Suédois - qui n’a jamais signé la convention de 1949 - de pénalisation des clients ne condamne pas, elle non plus, le principe même du proxénétisme.

Sur la base de l’analyse du dernier texte « officiel », par moi connu, du gouvernement Suédois en date du 21 mars 2005, intitulé : « La prostitution et la traite des êtres humains 17», 18 et donc en travaillant plus avant sur les fondements, les principes et les justifications de la politique suédoise19, j’ai alors lu clairement que la politique du gouvernement Suédois posant le principe de la pénalisation des clients :

a) Pouvait traiter à équivalence « la prostitution » et « la traite des femmes » [considérée comme un « problème qui croit dans le monde»] et définir cette dernière comme « un délit ».

b) Pouvait coexister avec la signature de traités onusiens - notamment avec la Convention - dite de Palerme de 2002 - contre le crime transnational organisé -, comme avec les textes européens -  notamment la Décision cadre de l’Union européenne contre la traite des êtres humains.

Faut-il rappeler que les politiques concernant la « traite des êtres humains» - l’une des modalités de la gestion de la mobilité internationale des êtres humains - sont non seulement radicalement impuissantes à lutter contre le proxénétisme puisqu’elles s’en nourrissent, mais, plus encore, qu’elles cautionnent et  entérinent l’abandon de toute référence à l’abolitionnisme.
Je considère, à cet égard, que cette question - fondamentale - qui est au cœur des oppositions actuelles au sein des abolitionnistes ne peut continuer à ne pas être prise en compte ou à être tenue pour secondaire par l’immense majorité des abolitionnistes.

c) Pouvait utiliser tant de concepts libéraux en la matière, qu’il s’agisse des termes marchands, tel que : achats, acheteur, achat du sexe, paiement d’un service sexuel, profit économique, commerce mondial de la prostitution, industrie de la prostitution ;  de termes qui nient l’existence d’un système de domination : actes, relations sexuelles, services, abus, pratique ; de termes qui ne remettent pas en cause le principe même au fondement patriarcal de «  la prostitution » :  « besoin sexuel », « désirs sexuels ».

Pour ma part, et dans le droit fil de cette critique20, en relevant les concepts employés dans le préambule de ce texte Suédois de 2005, je récuse l’analyse selon laquelle : « la prostitution doit être considéré comme élément de la violence des hommes envers les femmes et les enfants » ; pas plus que je n’accepte le constat selon lequel ce serait « une forme d’exploitation des femmes et des enfants », ou « un problème de société qui provoque des dommages graves aux individus et à la société », ni - encore moins ? - comme « un élément essentiel de l’aspiration à l’égalité entre femmes et hommes ».

Resituer les avancées de la politique Suédoise en matière de pénalisation des «  clients » n’interdit pas - bien au contraire - de montrer que cette politique peut coexister et a pu même se construire concomitamment avec la construction au plan international du système libéral proxénète.

La conclusion de ces constats est que c’est bien le proxénétisme qui - si l’on veut effectivement lutter pour la fin de ce système de domination - doit être aboli.

Sans pensée de refonte radicale de l’ensemble de ce système, pénaliser les clients/prostitueurs - principe non encore reconnu par certain-es abolitionnistes… - n’est pas nécessairement le moyen d’y parvenir et peut même participer à l’aménagement du système proxénète et donc contribuer au plan international à le perpétuer.  

Je considère que ce qui doit donc être aboli, c’est le rapport de domination - le proxénétisme - qui légitime la possibilité même d’un échange sexuel marchand. Tant que le proxénétisme - à savoir le système de domination qui légitime, légalise, organise, politiquement, économiquement, symboliquement, culturellement, doctrinalement l’échange sexuel marchand de personnes, ne sera pas aboli, la « prostitution », le « système prostitutionnel » se perpétuera. Il ne s’agit donc pas simplement d’abolir le principe de la relation binaire - fondée elle aussi sur une domination - entre la personne prostituée et le client/prostitueur, mais le système de domination et de profit qui organise l’échange d’êtres humains au profit d’autres êtres humains.  

Employer le terme, le concept de « proxénétisme » - et, bien entendu, en poser l’interdit absolu - c’est signifier qu’il s’agit d’un système qui, quel qu’en soient les modalités, n’est plus de l’ordre du possible, n’est plus légitime, ne fait donc plus partie des « valeurs »  qui fondent une société, un État. Dès lors, sa condamnation ne doit plus relever des codes pénaux nationaux - lesquels doivent être néanmoins radicalement repris - mais des principes intangibles qui fondent un nouvel ordre international. Et pour ce faire, il faut en arriver à cette évidence qu’il sera, un jour, considéré plus difficile, plus inacceptable de perpétuer le proxénétisme que de l’abolir.   

La spécificité et donc l’autonomie conceptuelle de ce système de domination doit alors être à tout prix conservée. Ce n’est en effet que sur la base de la reconnaissance de sa spécificité, qu’il est possible de l’articuler politiquement, historiquement, éthiquement avec tous les autres systèmes de domination : le servage, le féodalisme, l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme, le capitalisme….
Dans la mesure où le proxénétisme a coexisté avec tous les systèmes de domination - sans être réductible à aucun d’entre eux - il leur a historiquement emprunté nombre de leurs modalités d’expression : ne pouvant être défini, qualifié et donc combattu par aucun de leurs concepts, il importe d’opérer une clarification et d’être conscient-es que tout emploi de termes - et donc d’analyses - qui ne relèvent pas de l’analyse propre au système proxénète participe de ce brouillage conceptuel.

a) Il peut s’agir de ceux qui se réfèrent à d’autres système de domination, tels que :
- L’esclavage : « esclavagisme » ; «esclavage » «sexuel , « domestique » , « moderne »…
-  
Le servage : « servitude », « servage »…
-
Le capitalisme, en lien avec le concept d’ « exploitation », ceux de « travail » : «servile », « forcé », « libre », « indépendant », « salarié », « illégal » 

b) Il peut s’agir des termes/concepts qui s’inscrivent dans le cadre conceptuel abolitionniste ancien - celui de la convention de 1949 - remis ou non au goût du jour - tels que :
-  « prostitution » ;
- « exploitation » «de  la prostitution », « d’autrui » , « forcée » ou non ;  « exploitation » de la « prostitution », des « prostituées », du « sexe », « sexuelle », mais aussi « commerciale », « marchande » ;  « exploitation et   traite des femmes »…
-
« traite des êtres humains » et /ou de la « traite aux fins d’exploitation, sexuelle » - ou non»…

c) Il peut s’agir de ceux qui se sont nouvellement greffés sur les limites et les ambiguïtés conceptuelles de l’abolitionnisme ancien et sont devenus les concepts du libéralisme actuel : « offre », « demande », « commerce », « trafic », « pays de destination », « violence », «  services sexuels » - et, bien sûr, là encore, de « traite » et/ou de « trafic » , « contrainte », « forcée » ou non , « légale » ou « illégale », et même  « libre » des « femmes » et /ou des « êtres humains », « internationale », « européenne », « intérieure », « étrangère » et/ou « locale », « interne ». Et enfin : « travailleuse sexuelle » dont l’emploi récurrent relève de plus en plus chez certain-es de la méthode Coué que de la réflexion sur la signification politique mais surtout éthique de l’emploi de ce terme. Ce qui est cependant évident, c’est que son simple emploi implique une renonciation au combat politique, féministe de lutte contre le principe même du proxénétisme.    

d) Il importe enfin d’être conscient-e que tout emploi  de termes tels que : « abus » , «inégalité » , « exclusion » - j’ai même lu : «discriminations liées au genre » - sans oublier :  le « tourisme sexuel » et les « coutumes » pour qualifier peu ou prou le système proxénète interdit toute approche rigoureuse de sa réalité et de sa spécificité.  

Je considère donc qu’avec l’emploi de tels termes, l’élaboration d’une théorie abolitionniste, sans laquelle il ne peut y avoir de lutte abolitionniste, n’est pas pensable.Je considère beaucoup plus simplement que les termes de personnes prostituées, de clients/prostitueurs et de proxénétisme aujourd’hui se suffisent à eux-mêmes.   

Si l’on me suit et sur mes principes et sur ce raisonnement - dont certains chaînons manquent encore - l’enjeu politique est donc de substituer le projet d’ « abolition du proxénétisme » à celui d’« abolition de la prostitution ».  Mais ceci posé ne suffit pas : encore faut-il croire à l’évidence du succès de cette lutte comme à son importance pour notre monde : Traiter du statut du proxénétisme, c’est traiter du statut du corps, c’est traiter du statut de l’être humain, c’est traiter du statut de l’individu.

Il faut aussi être intimement convaincu-e que le proxénétisme est un système - criminel21 - de domination sur les êtres, fondé sur le droit, la force, la ruse et le mensonge, qui, depuis des siècles, enferme, isole, exclue du droit, massacre, détruit, chosifie, torture, enferme, sacrifie, violente des millions de personnes de tous âges, femmes dans leur immense majorité.

Légitimer et tirer un profit d’un système qui permet à quiconque de payer une femme - un être humain - pour la baiser et/ou être baisée par elle, c’est croire que l’usage d’une personne relève d’un droit.  
Légitimer et tirer un profit d’un système qui permet à quiconque de payer une femme - un être humain - pour la baiser et/ou être baisée par elle, c’est ravaler une personne au statut de fonction, d’organe, de fragment, d’utilité, d’instrument, et sur ces bases, la rémunérer…dans la meilleure des hypothèses.
Légitimer et tirer profit d’un système qui permet à quiconque de payer une femme - un être humain - pour la baiser et /ou être baisée par elle, c’est institutionnaliser l’avilissement de l’être humain. De tous les êtres humains.
« Ce qui se paie n’a guère de valeur ; voilà la croyance que je cracherai au visage des esprits mercantiles » écrivait Nietzsche au début des années 1880. 22 Il écrivait aussi à la même date - et j’utilise en toute conscience cet aphorisme hors de son contexte -  « Celui qui a au plus haut degré la force de ravaler autrui à lui servir de fonction, celui-là règne ». 23

Je pense, en revanche, que le terme d’« abolition » [du proxénétisme] doit, lui, être maintenu. 24 Certes, parce qu’il s’inscrit dans la filiation de l’histoire de l’abolitionnisme de « l’exploitation de la prostitution ». Certes, parce qu’il permet de procéder à des analogies, des filiations, des comparaisons, des différences avec l’abolition de l’esclavage, des privilèges féodaux, de la peine de mort25, de l’apartheid…
Mais surtout et avant tout parce qu’il est le seul terme qui marque qu’il s’agit d’une rupture radicale d’un système qui est posé solennellement comme, n’étant plus, du jour au lendemain, légitime.

Seul le terme d’ « abolition » pose d’emblée l’importance politique et symbolique de la rupture, à savoir que le principe même d’une domination sexuelle marchande ne fait plus partie des fondements, des valeurs d’une société.

Il ne s’agit donc plus alors de « cessation », de « suppression », d’ « abandon », d’ « extinction » progressives et/ou limitatives de « la prostitution». Il ne s’agit même plus de « punition », d’ « interdiction », de « répression », de « pénalisation », de « poursuites » ponctuelles des proxénètes et des clients/prostitueurs. Il s’agit encore moins de revendiquer l’ « émancipation », l’ « affranchissement », encore moins la « réinsertion », la « réhabilitation », ni même de « libération » des personnes prostituées.

Il ne s’agit même pas de déclarer, concernant le proxénétisme - à l’instar de l’article 4 de la déclaration dite universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera tenu en proxénétisme […] ; le proxénétisme et la traite des personnes prostituées sont interdits sous toutes ses formes «  - mais d’affirmer beaucoup plus clairement : « Le proxénétisme est aboli ».
Et de s’en donner les moyens.

À cet égard, l’analyse des échecs, faux-semblants, contradictions nationales, impuissances, hypocrisies, des limites mais aussi des initiatives, avancées, étapes et ruptures des politiques de lutte contre la « Traite des Noirs » est un nécessaire adjuvant. 26

Si la question de l’esclavage soulevait la question de la propriété, celle du proxénétisme, plus profondément, soulève celle de la valeur des - et entre - les êtres humains.     

« Abolir le proxénétisme », c’est augurer un nouveau monde dans lequel les relations entre les êtres humains, les relations sexuelles, l’amour, l’amitié et donc les valeurs qui forment notre intellect, notre volonté, notre identité, nos sentiments, notre culture, notre rapport au monde seraient libérées de toute possibilité - de toute pensée ? - d’ échange marchand.
Le début de la fin du règne de la marchandise ?  

La question que nous devons nous poser est de savoir comment parvenir à l’abolition du proxénétisme.

Quelques repères….

1) D’abord et avant tout croire au succès de son engagement et de l’aboutissement de cette lutte. Si chacun-e d’entre nous ne prenons pas conscience qu’il /elle a un poids politique, ne croit pas en son pouvoir, à sa capacité à changer le monde, et encore plus à un pouvoir collectif, alors les abolitionnistes ne gagneront pas.27
Et, pour ce faire, il faut croire que la pensée est action et que l’action suppose la pensée ; avoir foi en soi ; avoir un idéal et non pas un désir mais une volonté de le réaliser.  

2) Continuer à donner la parole aux personnes prostituées et à battre en brèche leur silence, meilleur garant de la défense des intérêts du proxénétisme, tout en étant sa plus grave condamnation, puisqu’il signifie que ses victimes ne peuvent même plus le dénoncer. 28
Il importe de rappeler que toutes les pensées et les actions abolitionnistes doivent être jugées, jaugées à l’aune de la vie des personnes prostituées.

Continuer à dévoiler, à dénoncer, à faire connaître les contraintes, les violences qui sont le quotidien des personnes prostituées en les resituant dans leur contexte de peur, d’impuissance, d’absence de droit inhérentes au système proxénète, ainsi que toutes les formes de résistances individuelles, elles aussi inhérentes au dit système : fuites, refus, mutilations, suicides, assassinats, résistances qui peuvent être aussi plus collectives : dépôts de plaintes, dénonciations, occupation d’ambassades, etc…

Continuer à dénoncer le quasi-monopole public de leur parole depuis quelques années par des personnes et associations qui légitiment le bien fondé du système proxénète et dont la culture de violence et de mépris marque si fortement et si souvent leurs pensées et leurs actions.

3) Dévoiler, dénoncer - comme cela a été fait concernant les maffias, les circuits de l’argent sale, etc. - la localisation des intérêts proxénètes, les modalités de leur investissement, leurs collusions avec les ventes d’armes, de drogue, les États, partout où ils se manifestent et s’investissent. Qu’il s’agisse de la pornographie, l’industrie, le commerce, le tourisme, la publicité, la presse, la « culture »…..  
La question de la responsabilité du personnel politique agissant au sein de l’État doit donc être posée, ainsi que celle des moyens par lesquels il est parvenu à ses fins. 29

4) Dévoiler, dénoncer, le fonctionnement de la justice en la matière.
- Comparer les plaintes déposées par les personnes prostituées, la manière dont elles sont traitées, avec celles déposées par d’autres femmes victimes de violences, mais aussi avec la manière dont les hommes violents, les clients/prostitueurs/les proxénètes sont traités.
- Répertorier les acquittements, non-lieux, classements d’office, absence d’enquêtes et/ ou enquêtes de partis/pris.   
- Relever les propos, comportements, agissements des magistrat-es, avocat-es, procureurs-es, expert-es etc… cautionnant le bien-fondé du proxénétisme et perpétuant les préjugés, les partis pris à l’encontre des personnes prostituées. Montrer la fréquence, la récurrence de l’impunité de nombre de crimes des proxénètes, des « clients », des policiers, etc.…
- Procéder à des instructions parallèles….

5) Élaborer un arsenal sans cesse renouvelé d’arguments abolitionnistes et les diffuser largement. Lancer des campagnes de boycott et des pétitions 30 sans ambiguïté politique,  c’est-à-dire sur des fondements clairs concernant le proxénétisme, accompagnées des projets précis.  

6) Interpeller toutes les instances concernées, à tous les niveaux de la hiérarchie : les Eglises, l’État, la presse, les partis, les syndicats, les associations….

7) Continuer à critiquer les écrits, les organes, les associations, les personnalités qui légitiment le système proxénète, en prenant bien garde de ne pas être sur leur terrain de pensée : les abolitionnistes doivent privilégier des arguments à la mesure de ses ambitions. Il me paraît beaucoup plus clair aujourd’hui que les abolitionnistes ne peuvent simplement focaliser leurs critiques sur les arguments des associations qui défendent le système proxénète.
Il est même pour moi devenu de la plus haute importance de reconnaître que ce qui doit lier les féministes abolitionnistes ne saurait plus avant se prolonger dans une supposée commune opposition aux personnes, groupes, associations qui en défendent le bien-fondé.
Cette logique d’action et de pensée - que ce texte conteste à sa mesure - entrave d’ores et déjà la réflexion sur des sujets  fondamentaux, plus complexes, mais incontournables. La politique de la recherche du plus petit dénominateur commun - laquelle, très vite [et c’est déjà le cas] exclue ceux et celles qui sont considérées comme affaiblissant la constitution de ce front politique - ne saurait être considérée comme politiquement et intellectuellement défendable.  

Par ailleurs, c’est sur le terrain véritablement politique, dans les termes adéquats donc, que le combat doit être mené. La  question dès lors, n’est plus, pour moi, de savoir, par exemple, si la prostitution est un métier ou une violence, ou si les prostituées sont ou non des personnes libres31, mais de savoir comment, en quels termes et sur quels fondements juridiques, éthiques et politiques les institutions internationales : l’ONU, le Conseil de l’Europe, l’OIM, le BIT, l’OMC, inter-régionales : l’Union européenne, mais aussi nationales, sans oublier ceux des instances traditionnellement chargées de la défense des droits de l’homme, la LDH, la FIDH, Amnesty International, ont abandonné toute référence abolitionniste et par quels concepts ils les ont remplacés.

8) Analyser, dénoncer ce que le monde actuel provoque comme guerres, destructions, violences pour alimenter et élargir l’échange marchand proxénète d’êtres humains; et, en retour, comment le proxénétisme donne aussi à la guerre ses moyens et ses outils.

9) Penser ce qu’un monde dans lequel le proxénétisme sera aboli changera en matière des relations humaines, sexuelles, politiques, entre les hommes et les femmes, entre les êtres humains.

10) Poursuivre la réécriture critique de l’histoire du proxénétisme, de l’abolitionnisme, du patriarcat, mais aussi de l’esclavage, de la traite des esclaves…

Il importe aussi de rappeler un principe que nous enseigne l’histoire, à savoir que sans base politique fondée et claire, un courant de pensée - y compris bien évidemment progressiste - peut aisément et rapidement devenir inopérant, dépassé, et plus encore, contribuer à la régression des idées qu’il est censé défendre.

La pensée et donc la politique abolitionniste ne peut être qu’à l’avant-garde, originale, différente, novatrice ; faute de quoi, elle est inutile et peut même être considérée comme dangereuse dans la mesure où, compte tenu de son statut spécifique, elle contribue, qu’elle le veuille ou non, plus que d’autres, à geler la pensée politique globale.  Il n’est à cet égard pas anodin de rappeler que ce n’est que le 30 août 1847 que la Société française pour l’abolition de l’esclavage rédigeait, sous la plume de Schœlcher, une pétition demandant aux Chambres « l’abolition complète et immédiate de l’esclavage » soit moins d’un an avant le décret d’abolition du 27 avril 1848. 32  

11) Ne jamais oublier qu’aussi difficile soit-il d’obtenir la concrétisation politique d’un principe, la lutte n’est jamais terminée.  Lord Shelburn - prédécesseur de Pitt au poste de Premier Ministre - écrivait ainsi dans les années 1770 à propos de l’abolition de la traite des êtres humains : «  Il n’est guère facile d’ouvrir les yeux du public ou des individus, et, nonobstant, y avoir réussi ne représente qu’un tiers du chemin. La vraie difficulté consiste à obtenir des gens qu’ils mettent en pratique les principes qu’ils ont admis et dont ils sont désormais si pleinement persuadés. C’est alors qu’explose la mine des intérêts catégoriels et l’animosité personnelle ». 33

12) Avoir toujours en mémoire que les nations présentées par l’histoire occidentale - qu’elles ont le plus souvent elles-mêmes produite - comme les plus « libres » du monde ont aussi souvent été les plus esclavagistes, mais aussi, dans la poursuite de leur histoire, colonialistes et impérialistes de leurs politiques : États-Unis, Angleterre, France, Pays-Bas…

La demande d’abolition du proxénétisme ne peut être selon moi qu’universelle, totale et immédiate.

* Universelle : Toute revendication strictement nationale dans un monde déjà constituée comme proxénète sur un plan international, et dans le cadre de la mobilité actuelle des êtres humains n’a aucun sens. Plus fondamentalement, un principe est universel ou il n’est pas.

* Totale : Toute distinction posée entre les différentes modalités d’expression d’un système fondé sur la domination et la violence - limité aux « enfants » par exemple - est une caution dudit système.
Non seulement, elle serait inopérante, mais est en outre inacceptable.  

* Immédiate : Sans échéance, une revendication est sinon vaine, du moins considérablement affaiblie ; en tout état de cause, toute absence d’échéance révèle que sa réalisation n’est pas crédible pour ceux qui la demandent. Dans la poursuite de ce principe, cette revendication ne peut être qu’immédiate, car, dans l’hypothèse inverse, les abolitionnistes seraient complices de la perpétuation de ce système, en cautionnerait le bien-fondé et seraient donc délégitimés dans leur lutte.

1) Considérant que le proxénétisme légitime l’échange marchand du sexe, du corps et donc de la personne humaine.  

2) Considérant que le proxénétisme est donc un système politique, économique, doctrinal de domination sur les êtres.

3) Considérant que le proxénétisme est dès lors une négation de l’idée même de liberté de la personne humaine.

4) Considérant que ce qui fait le crime ce n’est pas seulement le crime de proxénétisme ; et/ou celui du client/prostitueur mais le système lui-même qui engendre et permet ces crimes.   

5) Considérant que si le proxénétisme trouve sa source dans la légitimation historique de l’appropriation sexuelle des femmes par les hommes, codifié, sous quelque dénomination que ce soit, par le droit patriarcal et qu’à ce titre, les femmes, petites filles, jeunes filles sont les principales menacées, il ne se limite pas aux relations hétérosexuelles.

6) Considérant que tous les textes de droit international qui sont les référents politiques des États adhérant à l’ONU ont entériné ce droit.

7) Considérant que la convention du 2 décembre 1949 ne condamne ni le proxénétisme, ni le fait que certaines personnes puissent être considérées comme pouvant être légitimement prostituées, qu’elle entérine de ce fait toutes les législations d’exceptions au droit commun et qu’elle ne condamne que certaines modalités de « la réglementation de l’exploitation de la prostitution ».

8) Considérant que - dès lors que le proxénétisme n’est pas condamné - il est légitimé.

9) Considérant que toute perpétuation du principe même du proxénétisme contribue à légitimer la perpétuation du droit de s’approprier des êtres humains.

10) Considérant que le proxénétisme ne peut donc - pas plus que l’assassinat, la peine de mort, l’esclavage, le viol, le colonialisme - être amendé, amélioré, aménagé.

11) Considérant que rien de juste ne peut être construit sur de tels crimes.

12) Considérant que cette survivance barbare, fondée sur la légitimation de la domination de la moitié de l’humanité - les hommes sur l’autre moitié les femmes - n’est qu’injustice.

13) Considérant que le proxénétisme homosexuel est tout aussi condamnable.

14) Considérant que la communauté internationale et les États qui le composent sont les premiers et principaux responsables de cette  réalité puisque ce sont eux qui créent les conditions de cet échange marchand des êtres humains.

15) Considérant que les violences de toute nature à l’égard des personnes prostituées, seules victimes de ce système de domination, ne cesseront qu’avec l’abolition du système qui les a faites prostituées.

16) Considérant que ce ne sont donc plus aux prostituées de déposer individuellement plainte34, mais qu’il relève de l’État de leur garantir le droit de vivre libérées de toutes contraintes et donc de toutes violences inhérentes au proxénétisme.

17) Considérant que depuis une quinzaine d’années - et notamment depuis la conférence de l’ONU à Pékin « sur les femmes » en 1995 - la convention du 2 décembre 1949 a disparu des textes de droit international.

18) Considérant que les politiques excluant la condamnation du principe même du proxénétisme dès lors ont été mises en place.

19) Considérant qu’aucune politique de lutte contre les violences n’est crédible tant qu’un système de domination fondé sur la légitimation du système de violences est perpétué.

Décrète :

Art I. Le proxénétisme est aboli.

Art. 2 . Le corps humain est inaliénable.

Art. 3. Aucun contrat, aucune convention, aucun accord ne peut concerner tout ou partie d’une personne humaine. Tous les contrats de cette nature sont abrogés.

Art. 4.  Toutes les survivances qui ont jusqu’alors traité le corps - en tout ou en partie - comme un objet d’échange, marchand ou non, sont des crimes.  

Art. 5. Tous les biens proxénètes sont saisis et transférés intégralement aux personnes prostituées.

Art 6. Les personnes étrangères au pays dans lequel elles ont été prostituées seront libres de choisir d’y rester ou de repartir dans leur pays d’origine.

Art 7. Toutes les personnes prostituées condamnées pour des faits liés au proxénétisme seront libérées de toute sanction, lavées de toutes condamnations.

Art 8. Toutes les législations dérogatoires au droit commun, concernant ce qu’il était convenu d’appeler « la prostitution », sont abolies.

Art 9. Toutes les législations concernant la traite, le trafic des femmes et/ ou des êtres humains seront abolies.

Art 10. Les violences, les résistances dont les personnes prostituées ont fait preuve depuis des siècles doivent être analysées comme autant de contestations, de refus, de résistances au proxénétisme : dès lors, les personnes prostituées doivent être formellement reconnues comme étant les premières abolitionnistes.

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Notes de bas de page
1 Texte présenté - puis réécrit - au Colloque : « Prostitution et Droits de l’Homme ». L’abolitionnisme du 21èm e siècle :  Aspects et enjeux politique. 9 décembre 2005 Strasbourg – France, ultérieurement présenté au Nid. Paris, le 15 décembre 2005.
2 Ce texte se substitue à celui mis  en ligne sur l’ancien site en date du 20 septembre 2006.
3 Je ne reviens pas sur les raisons qui me permettent de présenter ce constat : on pourra se référer aux textes antérieurs écrits sur ce thème [lisibles sur le site : marievictoirelouis.net]
4 Ibid.
5 Y compris celle qui affirme « La traite des êtres humains est interdite ». Pour une critique politique de la signification de cette phrase, cf. : « Je suis femme, je suis féministe, je vote non à la constitution européenne ». [ Lisible sur le site : marievictoirelouis.net] 
6 Le 12 octobre 2006, l’agence de presse chinoise, Xinhua publiait le document suivant : « La Chine et le Vietnam vont  renforcer leur coopération dans la lutte contre les crimes  transfrontaliers tels que immigration illégale, trafic de drogues, prise d'otages et vente de femmes et d'enfants, a dit jeudi à Beijing, Zhou Yongkang, ministre chinois de la Sécurité publique ».
7 Pour une analyse plus riche, cf., l’analyse présentant le premier numéro de la revue : Questions féministes : « Quel sens donnons-nous à ‘théorique’ ? Les femmes ont fréquemment une réaction ambivalente à l’égard de ce terme : nous éprouvons certes la nécessité d’une analyse en profondeur de l’oppression des femmes, mais dans le même temps, ‘théorique ‘ désigne trop souvent des textes inaccessibles, apanage d’une élite sociale. Théorique équivaut alors à hermétisme - comme si le caractère incompréhensible d’un texte était la preuve de sa ‘scientificité’, de son ‘sérieux’. Cette équation, nous voulons la briser. Notre but est de resituer son vrai sens à la théorie, et du même coup, qu’elle soit l’affaire de tout le monde, que chacune puisse non seulement la consommer (!) mais aussi la produire. Car est théorique tout discours, quel que soit le langage, qui tente d’expliquer les causes et le fonctionnement, le pourquoi et le comment de l’oppression des femmes, en général ou d’un des ses aspects particuliers ; c’est tout le discours qui tente de tirer des conclusions politiques, qui propose une stratégie ou une tactique au mouvement féministe. […] Variations sur des thèmes communs. Une revue théorique féministe radicale. Questions Féministes. N° 1 . Nov. 1977. p. 3.
8 La lecture des définitions ci-après données par le Littré donne un aperçu tout a la fois de la confusion prévalant dans le contenu de ces termes, mais aussi de la place structurante donnée alors à la personne prostituée comme pivot central du système :

- Prostitution : Abandonnement à l’impudicité. Lieu de prostitution. Maison de débauche. Au figuré : abandon que l’on fait des choses morales.

- Prostitué,ée : Livré à l’impudicité. Une femme prostituée. Une femme de mauvaise mœurs. Au figuré : Livré à quelque déshonneur auquel on s’abandonne comme par prostitution.

- Prostituer : Livrer à l’impudicité. Prostituer son honneur, en parlant d’une femme, se livrer à l’impudicité. Au figuré : Mettre dans un avilissement comparé à la prostitution, déshonorer par un usage indigne. Se prostituer : Se livrer à l’impudicité. Au figuré : Se mettre dans avilissement comparé à la prostitution.

- Prostitueur : Celui qui prostitue.

9 Ni se focaliser sur les seules pratiques des policiers/ères ni sur un seul artiocle de loi ( cf. les pétitions contre la loi dite Sarkozy) . Est-il nécessaire,  à cet égard, de rappeler que les proxénètes aussi  - et bien plus que les personnes prostituées - ont intérêt à se défendre contre et à attaquer la police ?
10 Cf., Marie-Victoire Louis, La pénalisation des "clients" : La nécessaire mort d'un droit de l'homme. Prostitution et Société. Faut-il pénaliser le client ? Oct/Nov/Déc 2002. p.23 à 24. [Sur le site : marievictoirelouis.net
11 Aussi souvent absurde et de mauvaise foi ait-elle pu être, la critique faite aux abolitionnistes de ne pas dissocier dans leur condamnation « la prostitution » des personnes prostituées n’a, dans ce cadre, plus lieu d’être.
12 Analyser précisément en quoi et pourquoi, pour la France, la Section II intitulé : « Du proxénétisme et des infractions assimilées » [articles 225-5 et suivants] du Chapitre V intitulé : « Des atteintes à la dignité de la personne »  du Code pénal ne peut être considéré [en sus de l’analyse des textes de droit international auquel il se réfère et dans la filiation desquels il s’inscrit comme une condamnation du principe même du proxénétisme dépasse le cadre de ce texte et devra être traité ultérieurement.
13 Et si l’on tient compte de cette réalité, la revendication  posée du « droit des femmes à disposer de leur corps », loin d’être une avancée féministe, peut et même doit être considérée comme tout à fait compatible avec l’existence du  proxénétisme.
14 À cet égard, toute mutation du terme de « droits de l’homme », en « droits humains » - terme qui ne veut rien dire puisqu’il est censé se réfèrer dorénavant à tous les textes, le plus souvent non nommés, onusiens - est un leurre grossier qui interdit cette analyse.  
15 Stuart Mill, De la liberté. Folio. Essais. 1990. p. 222.
16 Sur la critique du terme d’ « exploitation de la prostitution », on pourra se référer aux textes antérieurs.
17 Sur les enjeux concerets de la différence conceptuelle entre l’emploi du terme de « proxénétisme » et de « trafic » ou « traite des êtres humains » [ces deux termes, employés généralement indistinctement, n’étant en rien interchangeables], une illustration. Je me souviens d’un documentaire de 1997 (financé ou du moins soutenu par l’Unicef) vu sur le cable il y a un ou deux ans : Un policier Népalais à la frontière avec l’Inde donnait le chiffre d’un « 1 ou 2  trafiquants » arrêtés par an, alors que l’on estimait que 6. 000 à 7.000 jeunes filles sont « emmenés » - « trafiquées « ? - chaque année pour alimenter en « matières premières » les bordels de l’Inde, notamment de Bombay.
18 Lisible sur Sisyphe.
19 Un début de réflexion sur le sujet est lisible dans le texte intitulé : « Débat sur l’expéreience Suédoise. Questions à Eva Hedlung. » Bulletin 2002 du Collectif féministe contre le viol. p.34 à 38. Lisible sur le site : marievictoirelouis.net.
20 ….mais aussi dans la suite de critiques antérieures concernant l’usage du terme de « violence », l’analogie entre « femmes » et « enfants », d’ « exploitation », de « problème de société » et enfin , d’ « égalité entre femmes et hommes ».
21 En avril 2006, on a pu lire dans la presse une pleine page d’une publicité gouvernementale : « L’achat de contrefaçon finance le crime organisé ». La comparaison avec la politique étatique concernant le proxénétisme - si tant est que le terme de « politique » puisse être employé - est ici particulièrement éclairante.  
22 Nietzsche, La Volonté de puissance. II. Tel. Gallimard. 1995. 499 p. p. 258.
23 Ibid. p. 391.
24 Quant à l’ ‘argument’ selon lequel les abolitionnistes voudraient l’abolition des « personnes prostituées », il est aussi pertinent que d’affirmer que les abolitionnistes de l’esclavage voudraient l’abolition des esclaves ;  les abolitionnistes de la peine de mort, l’abolition des criminels ; les abolitionnistes de l’apartheid, l’abolition  des Noirs Sud Africains ; les écologistes, celle des habitan-tes de la terre et les socialistes celle des ouvriers-ères …
25 Tout référent concernant l’abolition de la peine de mort  à « l’abolitionnisme », au singulier,  est un déni de l’abolitionnisme concernant la prostitution, le proxénétisme.  
26 Le livre de Hugh Thomas, La Traite des Noirs. 1440-1870, récemment traduit en français est sur le sujet fondamental. Bouquins. Robert Laffont. Août 2006. 1033 p.
27 L’analyse de Tocqueville mérite d’être réfléchie : «  Il est presque sans exemple que la servitude ait été abolie par le fait du maître. Elle ne l’a été que par l ‘effort d’une puissance qui dominait tout à la fois le maître et l’esclave ». Lettre à Jard Sparks. 13 octobre 1840.
28 Ou plus justement ne peuvent le dénoncer que sur les fondements de la critique de certaines modalités de son mode de fonctionnement -  dès lors légitimé - et/ou en se focalisant sur certains proxénètes, trop dérangeants, insuffisamment coopératifs avec la police, ou ayant été trop notablement critiqués pour pouvoir être défendus pas quiconque ; mais non pas sur son principe même. A cet égard, que certaines associations légitimant le système proxénète soient, en tant que parties civiles ou non, à l’initiative de certains  procès à leur encontre est dans l’ordre des choses et est d’ores et déjà une réalité.
29 Cf, ce débat à la Chambre des députés à Rio à l’occasion d’un débat autour des années 1850 : « Un ancien ministre de la Marine, Joaquim Antao, appela les membres du gouvernement «  à détruire les échelles qui vous ont permis de monter au pouvoir ! ». « Quelles échelles ? «  « Se peut-il que les nobles ministres n’aient pas eu besoin du soutien d’amis impliqués dans la Traite pour arriver au  pouvoir ? » […] In : Hugh Thomas, La Traite des Noirs. 1440-1870. Bouquins, Robert Lafon . Août 2006. p . 799.
30 À l’opposé donc de la campagne de la CATW pendant la Coupe du monde de football. Cf., ma lettre à Marie-Christine Aubin . [Lisible sur le site marievictoirelouis.net] 
31 Cependant, affirmer qu’elles sont « libres » cautionne toutes les dominations  et interdit toute pensée de la libération.
32 In : Nelly Schmidt, Abolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies. 1820-1851. Analyse et documents. Karthala. 2001. 1196 p. p. 877 à 885.
33 In : Hughes Thomas, Op. cit. p. 566.
34 On n’entendra plus ainsi cette phrase - qui pour être banale n’en est pas moins scandaleuse - de juges et /ou de policiers disant à une personne prostituée : « Je ne peux rien faire si vous ne parlez pas ».

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